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L’entreprise est une forme mutante du capitalisme. Ses contours, sa structure, son organisation interne ont évolué durant des siècles, pour aboutir à ces grands agrégats formels que les esprits carrés de l’INSEE ont doctement élaborés: TPE, PME, ETI, grands groupes.

Ta cravate est dégueulasse Patrick. Ah ? C’est un motif suisse allemand à la mode ? Autant pour moi.

On imagine qu’il y a peu de communs entre ces classes arbitraires – entre le boulanger de province qui emploie deux salariés, la PME industrielle familiale qui fleurit sur un obscur marché de pièces mécaniques en aluminium, et la classique multinationale du CAC 40 – « son siège à la Défense, ses holdings au Luxembourg et ses sous-traitants asiatiques ».
Et pourtant, il y a un trait propre à toutes ces organisations : la pensée de l’espace de travail comme lieu constitutif de l’entreprise, à la fois dans sa forme juridique – le « siège » (rien qu’au nom ça a de la gueule, ça sonne comme un village gaulois devant les cohortes romaines) – et dans sa forme organique, matérialisée par le tissu humain qui s’y construit – le « siège social ». L’entreprise, c’est d’abord un regroupement géographique d’individus, un lieu physique où l’on construit du lien social, on parle de tout et rien avec ses collaborateurs (combien de séries TV sur ce simple thème ?), on s’engueule, on souffre, on se réalise pour ceux qui ont de la chance, on bitche, on apprend des autres, on déprime, on grandit, on déteste son chef, on fait l’amour (parfois avec son chef), on se marie aussi. L’entreprise peut rendre malheureux comme elle peut rendre heureux et ça n’est pas le débat – mais dans tous les cas, elle est incarnée dans un espace de travail partagé (que ce soit une usine, un magasin, un bureau, une école, une piscine, une prison) où des milliers de petites interactions forment une part essentielle des 8 heures quotidiennes que nous passons au travail, soit un tiers de notre vie consciente.


Donc me direz-vous, pourquoi s’exciter sur une forme a priori immuable du monde professionnel, puisque justement, il n’y a rien de particulièrement notable là-dedans et qu’au fond, une entreprise, c’est partout pareil, il y a de la moquette avec des taches de café par terre, des faux-plafonds en polystyrène blanc, et entre les deux des gens qui socialisent ?

On voit d’ici les éjaculateurs précoces de la critique : « Mensonges ! Le numérique nous rend plus libres ! »

Maxence

Oui, mais voilà : subrepticement, le numérique est en train de dynamiter ce que nous connaissons de l’espace de travail traditionnel. On voit d’ici les éjaculateurs précoces de la critique : « Mensonges ! Le numérique nous rend plus libres ! Les nouvelles technologies nous permettent de passer une journée en télétravail, pendant laquelle nous sommes plus proches de nos enfants, personne ne nous interrompt pour des réunions stupides, et aucun chef ne regarde perversement par-dessus notre épaule exactement au moment où l’on mate le profil de son ex sur Facebook. Aux chiottes l’usine et les contremaîtres ! »
Alors évidemment, on ne va pas renier le plaisir à rentrer bosser dans ses pénates une fois de temps en temps. Mais ce qui se joue en ce moment est de nature bien différente – il s’agit d’une ségrégation géographique du travail, renforçant les inégalités sociales, qu’on observe tout particulièrement dans ce biotope fascisant fascinant qu’on appelle une start-up.


Nombre de start-ups ont recours à des travailleurs indépendants (freelances) pour effectuer des missions ponctuelles. Que ce soit de la sous-traitance classique pour raisons économiques (cf. les plateformes comme TaskRabbit où l’on peut trouver du développeur roumain chevronné pour moins cher qu’un ouvrier du bassin minier) ou simplement un état d’esprit lié au caractère naturellement versatile d’une organisation qui a besoin de move fast, tout en prévoyant une possible banqueroute sous trois mois par manque de cash, le résultat est le même : pas d’appartenance à l’entreprise, pas de socialisation physique dans un espace de travail partagé. Et des inégalités de plus en plus criantes entre ceux qui gagnent et ceux qui perdent à cette nouvelle organisation géographique du travail.

« Dev full stack et disponible dès maintenant, en remote seulement !» (sic).

John “Fullstack” Johnson Junior, en direct de Railey Beach, Thaïland

Côté winners, évoquons déjà les freelances de luxe, souvent développeurs, dont les statuts LinkedIn disent l’essentiel : « Dev full stack et disponible dès maintenant, en remote seulement !» (sic). Ce qui passait il y a encore cinq ans po

ur de la précarité économique, voire de la solitude sordide est devenu l’apanage de ces divas du monde du travail, qui peuvent donc profiter tranquillement de leur salon tout en effectuant de multiples missions en parallèle pour des « employeurs virtuels » sur les cinq continents, sans jamais devoir se coltiner un seul déjeuner avec aucune Corine de la compta, sans jamais prendre la responsabilité de faire grandir un voisin de bureau plus jeune ou moins expérimenté, sans jamais se confronter à d’autres catégories sociales que la leur (assistante du patron, dame de la cantine, homme de ménage).

D’ailleurs, ces freelances ont à cœur de recréer autour d’eux un environnement de travail modèle, sorte de version « intérieur cuir, toutes options » de l’entreprise ordinaire, où bien souvent on ne travaille pas avec, mais à côté des autres. C’est le paradis des coworking spaces, ces espaces de travail partagés entre personnes de bon aloi : canapés design, frigos remplis de boissons saines, baby-foots, et loyer bien souvent exorbitant. Oubliez les faux-plafonds en polystyrène ; on veut du beau, du vintage, des fixies négligemment alignés à l’entrée et un barista tatoué qui exécute parfaitement des lattes impersonnels. On est loin de la cantine Sodexo des abrutis qui font encore de l’audit à la Défense.

Au stade ultime du freelance, on trouve le travailleur nomade. Celui-ci, non-content d’échapper à la pesante structure hiérarchique de l’entreprise, s’affranchit carrément des contraintes matérielles basiques du monde du travail – c’est-à-dire quatre murs, une table et une chaise. Le nomade passe le plus clair de son temps dans ce qui pourrait paraître à n’importe qui d’autre comme des vacances : « retraite créative à Biarritz », « séminaire de réflexion à Bali ». Bien entendu, le plaisir est d’abord de se retrouver entre soi : entre nomades qui ont réussi, en tout cas assez pour assumer le coût prohibitif de ces escapades autour du monde. Rien ne vaut les témoignages énamourés des participants, dans une vidéo aspirationnelle filmée par drone à grands renforts de paysages Instagram-compatibles : «on ne parle pas seulement de compétences, on parle aussi d’un état d’esprit, de valeurs. (…) Je ne peux pas trouver ça si je suis dans ma boîte ou avec des collègues ». Le tout étant d’une platitude nombriliste sans égale.

Car la profonde perversité de ce modèle ne se découvre qu’en creusant le cœur technologique d’AMT : chaque action produite par un turker alimente des modèles d’intelligence artificielle qui permettront, un jour, de se passer tout à fait de cette embarrassante matière humaine qu’on appelle « salarié ».

Maxence

Côté loosers, trois populations se pressent au portillon. Tout d’abord, ceux que le digital a rendus malgré eux indépendants sous couvert d’une flexibilité maximale – au premier rang duquel les coursiers à vélo qui pédalent chaque jour dans leur précarité. Travaillez certes, mais travaillez sur la route : l’entreprise ne saurait vous voir dans ses locaux. Vous aimeriez négocier des conditions de travail plus clémentes ? Bon courage pour trouver le bureau du patron. Idem pour les chauffeurs de VTC – sous pression, Uber a finalement dû ouvrir des centres d’accueil pour ses chauffeurs, notamment à Aubervilliers pour couvrir la région parisienne.

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Ensuite, les damnés de la sous-traitance, dont le sort a pris un nouveau tour avec l’essor du numérique. De grands centres délocalisés en Inde, regroupant des centaines de milliers d’employés dans les années 1990-2000, on est désormais passé au micro sous-traitant individuel, esclave de son donneur d’ordre désincarné. C’est l’exemple d’Amazon Mechanical Turk, plateforme développée par le géant de Seattle pour déléguer aux travailleurs du monde entier des micro-tâches abrutissantes rémunérées en centimes : classer des reçus, lire des tickets de caisse, etc. La plupart des turkers sont d’ailleurs représentatif de la misère sociale produite aujourd’hui par l’Occident : mère célibataire du Midwest américain en passe de perdre son logement, ouvrier quinquagénaire au chômage technique – obligés de réagir dans l’instant, à toute heure du jour et de la nuit, aux nouvelles tâches listées sur AMT sous peine qu’un autre forçat ne réponde avant eux à l’appel de cette immense machine à broyer de l’intellect humain. Car la profonde perversité de ce modèle ne se découvre qu’en creusant le cœur technologique d’AMT : chaque action produite par un turker alimente des modèles d’intelligence artificielle qui permettront, un jour, de se passer tout à fait de cette embarrassante matière humaine qu’on appelle « salarié ».

Enfin, n’oublions pas la majorité des perdants : les salariés ordinaires de tous secteurs, dont l’outil de travail traditionnel ne permettra jamais l’émancipation géographique : l’ouvrier d’une chaîne de montage, le plongeur d’un restaurant, l’agriculteur céréalier, la caissière pour qui le télétravail demeure inaccessible et les promesses du digital une vaine formule.

Le digital permet la désertion de l’entreprise par ses cadres les plus privilégiés, et l’exploitation à distance des travailleurs les moins qualifiés. Face à ce mouvement de fonds, osons le dire : le siège social est la nouvelle ZAD, et comme pilier du lien social, il mérite bien qu’on s’enchaîne à nos photocopieuses pour le défendre.

À demain au bureau, pendant qu’il est encore là !

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