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Rencontre avec Jean-Alphonse, cyborg & militant anti-inclusif, par le Stagiosse

Nous sommes le 17 mai 2185.

Je n’ai pas été briefé en long et en large sur le contexte de l’époque. De ce que j’ai pu voir pendant le trajet de 5km allant du vortex spatio-temporel au point de rendez-vous, la planète est aride, l’humanité coexiste désormais avec des robots et quelques rares cyborg.

Qu’est-ce que je fous la ? j’ai été invité par mon contact Jean-Alphonse Rosière qui souhaitait parler a un journaliste de l’ancien temps, à savoir l’ère antérieure au « néo big-bang » de 2090. Cette date marqua l’apparition de la Singularité Technologique, au cours de laquelle une minorité d’intelligences transhumanistes menées par les GAFAM (conglomérat rassemblant Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). et les BATX (Baidu Alibaba Tencent Xiaomi, équivalents chinois des GAFAM) prirent le contrôle de l’évolution humaine sur la planète.

2090: point de depart de la Singularite Technologique, qui marque le debut de la suprematie des transhumanistes.

J’ai donc l’honneur de réaliser ma première interview avec Jean-Alphonse, le célèbre activiste hybride mi-homme – mi-machine, une figure de l’humanité et de la résistance, en plus d’être l’un des rares cyborgs capables de créer des vortex spatio-temporels. Je retrouve Jean-Alphonse au ‘Lolo Cabana’, bar clandestin d’un des bidonvilles côtiers du Mexique, dans la ville de Playa Del Carmen, haut lieu touristique de l’ancien temps.

Attablé au comptoir, sirotant un verre noirâtre qui pue l’essence, Jean-Alphonse commence par évoquer les prémisses de sa marginalisation. « J’ai commencé à perdre mes premiers points en 2086, après avoir insulté mon Apple Watch lorsque celle-ci interprétait mal mes commandes. Ce qui s’avère être un crime de catégorie 3. La loi de 2082 contre la haine numérique, promulguée dans le but de protéger les êtres robots de propos insultants et discriminatoires, interdit en effet toute expression de haine envers les entités non humaines.

Des lors, la spirale s’est enclenchée. Un déclassement dans les bas-fonds de la société, plus je perdais des points, plus j’insultais frénétiquement tout ce qui bougeait.

Un ami médecin a proposé de m’aider à simuler un syndrome de Gilles de la Tourette pour me faire regagner des points, mais après mure réflexion j’ai décidé que je les enculais tous. »

Avec -46 de crédit score, JA est désormais exclu de son parc locatif, et vit depuis au ban de la société, risquant l’internement. Après l’arrestation de sa mère pour travail illégal et crime de la pensée, il a émigré clandestinement au Mexique, pays depuis lequel il tente de fédérer les mouvements nationaux et libertariens, opposants au système planétarien en place.

« J’ai commencé à perdre mes premiers points en 2086, après avoir insulte mon Apple Watch lorsque celle-ci interprétait mal mes commandes […] Un ami médecin a proposé de m’aider à simuler un syndrome de Gilles de la Tourette pour me faire regagner des points, mais après mure réflexion j’ai décidé que je les enculais tous. »

Jean-Alphonse, cyborg en marge du systeme

J’interroge Jean-Alphonse sur sa situation actuelle, qui doit être difficile à vivre.

« Pas tant que ça, a vrai dire » relativise-t-il.

Le déclassement social ? Jean Alphonse s’en contrefout. Habitué à une vie de marginal, il est issu d’un croisement entre une humaine et un robot, faisant de lui l’un des rares organismes cybernétiques naturels, c’est-à-dire venu au monde cyborg. Il me pose le décor de sa jeunesse.

« J’ai été conçu sur une aire d’autoroute par la rencontre d’une serveuse humaine à Autogrill et d’un chauffeur routier androïde.

Ma mère m’a mis au monde et m’a élevé sans jamais s’étaler au sujet de mon père. Je ne sais pas grand-chose de lui, si ce n’est qu’il couvrait l’axe ultra automatise Angers / Mulhouse, et que la vie commune de mes parents a duré environ 13 minutes dans les sanitaires de l’Autogrill »

«Ma mère était l’une des rares humaines continuant a travailler sans toucher le revenu universel dans la région. Elle ma porte durant 6 mois avant que je n’insiste pour sortir avant le terme; j’avais sans doute hâte de voir ce que ce monde de merde avait a offrir, con que j’étais.

Jean Alphonse a vécu avec le systémisme (équivalent du concept de ‘racisme’ au XXIIe siècle) et les vexations dès sa plus tendre enfance, les croisements biologico-robotiques dont il est issu étant alors vu comme une perversion.

« Avec ma tête semi métallique de cyber-métisse ayant le cul entre deux chaises, j’aurais pas plus mal commencer dans l’existence, sans parler du prénom de merde que je me tape , La vie m’a endurcit de facto! »

Je souris nerveusement. Du haut de ses 2m, les mâchoires cubiques, la peau aux reflets métalliques et les yeux jaunes, il incarne effectivement l’antithèse d’une chiffe molle.

L’essence (pour Jean-Alph) et la tequila (pour bibi) coulent à flot. La température au Mexique avoisine désormais les 56 degrés et je suis littéralement en train de fondre sur place.

Jean-Alphonse me dresse un panorama géopolitique de son époque.

Le monde est bipolaire. A l’ouest, le Gouvernement Fédéral Démocratique Planétarien (GFDP) rassemble le continent américain, l’Europe et l’Afrique sous l’étendard progressiste.

Le bloc de l’est est gouverné par l’union fédérale de la Grande Chine (“the Great China”, qui englobe désormais le Japon, Taiwan, la Corée et l’Asie du sud-est.) associe au néo-empire fédéral Russe et à la Nouvelle Perse, avec en son sein les BATX qui incarnent l’alternative technologique des GAFAM à l’est.

Le conglomérat technologique GAFAM Prog. a obtenu de l’ancien monde occidental l’autonomie et la sécession territoriale. Il administre seul l’État de nouvelle Californie, qui englobe désormais le Nevada, l‘Utah et l’Oregon. D’obédience progressiste, il influence la politique de l’ouest et promeut un agenda « neuro inclusif » à l’échelle planétaire, m’explique Jean-Alphonse, qui en vient à me décrire l’idéologie inclusive du gouvernement dictée par GAFAM Prog, en me lisant un récent communiqué de la firme:

 « L’inclusion est un processus inéluctable, et l’humanité est destinée a fusionner entre elle, puis avec la nation robotique pour émerger sur un monde collectif neuronal interconnecte  : c’est la seule façon de supprimer la haine et de « créer du commun » (néologisme en vogue dans les années 2010, et désormais inscrit comme l’un des préceptes fondateurs de la constitution cybernétique) dans un monde en perte totale de sens et dans lequel l’entité imaginaire que l’on vénérait autrefois a bénéfiquement disparu du langage officiel »

« L’inclusion est un processus inéluctable, et l’humanité est destinée a fusionner entre elle, puis avec la nation robotique pour émerger sur un monde collectif neuronal interconnecté  : c’est la seule facon de supprimer la haine et de « créer du commun »

Alexa v629, porte parole de GAFAM Prog., dont la jeunesse (7 jours) rivalise avec le charisme (évalué a C17)

Jean-Alphonse poursuit :

« Bill Gates et Jeff Bezos ont ouvert la voie. Ils ont multiplié leur espérance de vie par 5 grâce à la greffe d’implant cellulaires de sages végans et d’organes cybernétiques de haute technologie. Ne formant désormais qu’une seule et même entité, ils ont réussi la première expérience de fusion de deux êtres humano-descendants »

Biff Gazos, entité neuro-inclusive fusionnée, Chief Happiness Officer de GAFAM Prog.

D’après Jean-Alphonse, Biff Gazos incarnent un type d’homme nouveau, dévirilisé, exempt de tout instinct animal et de toute agressivité, de tout enracinement et de toute empathie pour sa communauté directe qu’elle soit familiale, communautaire ou nationale, obstacle au cheminement ultime et collectif des êtres vers l’intelligence supérieure et le savoir universel. L’apogée du paradigme de l’entité hors-sol, qui après avoir abandonné son attache terrestre, finit par se départir de son ‘moi’ pour rejoindre le conglomérat neuronal, une conscience collective méta-humaine. 

« Mark Zuckerberg se montre encore réticent a partager son cortex – qu’il juge supérieur en vertu de sa collaboration passée avec les BATX de la grande Chine, mais je.s sui.mmes convaincu.s qu’il adhèrera in fine a notre fusion »

Biff Gazos, entité neuro-inclusive fusionnée

L’influence grandissante de GAFAM prog. sur le gouvernement de l’ouest n’est pas sans susciter des oppositions au sein des humains tout comme dans la communauté robotique, qui réclament conjointement le droit à l’existence individuelle, Jean-Alphonse en tête.

Leur agenda s’inscrit donc dans des reformes progressives afin d’éviter tout soulèvement qui pourrait mettre à mal le gouvernement fédéral.

Sous couvert de défendre les droits des minorités robotiques, Le ministère du vivre ensemble (l’un des organes phares du gouvernement) a mis en place Unity, un programme d’indifferanciation, destiné à gommer les disparités pour aboutir à une société sans haine.

Dans ce cadre, l’utilisation du mot « robot » a in fine et jugée illégale afin de lutter contre les discriminations et les crimes de haine de la pensée envers les automato-descendants,

Le terme s’est vu banni des encyclopédies officielles et des moteurs de recherches, juge trop péjoratif par le ministère suite aux revendications du Comité de Protection des Êtres Cybernétiques (une émanation pseudo indépendante dudit Ministère, m’explique Jean Alphonse).

Le corolaire de cette législation fut incarné 4 ans plus tard par le décret « homogénéisation », évinçant le terme « humain » de la cartographie sémantique (nom officiel donné au dictionnaire en 2185).

Pour GAFAM Prog, l’idée même de distinction entre robots et humains est en effet un préjugé source de haine, devenue obsolète. Le système planétarien préfère désormais l’appellation inclusive « Êtres Conscients », s’appuyant sur les travaux universitaires des System Studies, qui remettent en cause les fondements de la différenciation entre robots et êtres humains -séparation fallacieuse et illusoire entre systèmes biologiques et systèmes programmatiques. En effet, qu’est-ce qu’un humain sinon le résultat de l’exécution d’un programme génétique, influence par ses interactions avec des programmes similaires ?

« Myriam Derric et Rachel Fouck, tous deux docteures émérites de la chaire de System Studies franco-américaine, financée par Gafam Prog, [ont] fusionné en Mychel Derricuck en 2110 »

Pour me documenter en la matière, JA me recommande les travaux néo-deconstructivistes des années 2070, notamment « 2 to 1: from Warful Chaos to Singular Peace » et « Robot is Human, Human is Robot, why verbal deconstruction is essential for a peaceful world », Les best sellers respectifs de Myriam Derric et Rachel Fouck, tous deux docteures émérites de la chaire de System Studies franco-américaine, financée par Gafam Prog, et ayant fusionne en Mychel Derricuck en 2110. Il faudra que je repasse le vortex de Jean Alphonse pour les lire, cela fera l’objet d’un nouveau Time Travel.

Un drone gouvernemental vrombissant survole la zone, ce qui fait baisser le niveau sonore du bar l’espace d’un instant.

Jean-Alphonse m’explique qu’à la suite des attentats meurtriers de la Ligue Humaine Anti-Machines sur les infrastructures gouvernementales et dans les zones résidentielles à forte composantes cybernétique, les contrôles se font plus fréquents. Chaque individu s’est vu implanter un passeport épidermique, les rares clandestins vivent entassés dans les bidonvilles et sont en permanence sujets à l’arrestation et l’internement dans des camps de réhabilitation.

Le passeport contient un datapack incluant entre autres point crédits, historique de soins, de vaccinations et de modifications corporelles, ces dernières ne sont pas encore obligatoires mais fortement encouragées dès le plus jeune âge pour favoriser les rapports entre Êtres Conscients humanoides et cybernétiques.

« J’aimerais passer pour commander, vous me faites un peu de place toi et ta bécane de merde ? » éructe un type visiblement saoul en ma direction.

Jean-Alphonse se retourne, et le fixe « c’est moi la bécane ? ». Sans attendre sa réponse, il lui assène un violent coup de tête qui explose la cavité nasale du trouble-fête.

Devant la violence du choc, une giclée de sang et des morceaux d’os viennent s’éparpiller sur le sol.

Face a l’outrance, Jean-Alphonse rime avec ultra-violence, portrait de JA capture par Stagiosse au Lolo Cabana

« Merde Juan Alphonso, on voit que c’est pas toi qui passe la serpillère ! » grommèle un type énorme et gras, juche derrière le bar.  « Excuse Lolo ! je viserai mieux la prochaine fois ! »

« T’as intérêt, sinon pour le coup c’est moi qui te démonte et te réassemble en tireuse automatique ! »

Le rire gras du barman raisonne, pendant que le pauvre hère ramasse ses morceaux de nez avant de quitter le bar en titubant, suivi par la serpillère du colosse.

«Stagiosse,  je te présente Lolo Pims, un ariègeois installé à Playa Del Carmen, une haute figure de la zone clandestine, et accessoirement patron du Lolo Cabana. En 2040, après des infarctus à répétition dus à l’alcool et un régime alimentaire trop gras et sucré aux fêtes de Vic en Bigorre, il a été le cobaye du premier essai de transplantation cybernétique.

Lolo a reçu le premier cœur artificiel régénératif de la firme GAFAM Prog, évalué a plus d’un milliard de dollars, destiné in fine à un milliardaire saoudien.

Initialement prévu pour le garder trois mois en phase test avant de se le voir retiré pour rendre son dernier souffle en Ariège, il a filé en douce en lieu et place, exfiltré avec l’aide du réseau du milliardaire Benard Laporte, et fait l’objet d’un mandat d’arrêt fédéral depuis 120 ans.

« Les californiens me recherchent, soi-disant pour reprendre mon cœur régénératif. La vérité est ailleurs : ces fils de putes veulent modéliser mes burnes, et ils en auraient bien besoin ! » s’esclaffe Lolo, sous l’œil hilare de Jean-Alphonse. Ce mec me fait peur, il a un corps de bucheron et ses mains ont la taille de mon crane. J’ai l’impression qu’il me méprise un peu, il doit me prendre pour un intellectuel, ou pire, un indic du gouvernement planétarien. Heureusement, Jean Alphonse semble m’avoir à la bonne.

Lolo Pims, alias La machine ariégoise,
patron du Lolo Cabana à Playa del Carmen

Je te mets la petite sœur, Jean-Alphonse?”

Mets en aussi une autre pour la journalope. Comment tu t’appelles déjà ?”

Stagiosse. “

Je t’aime bien, stagiosse. Dommage que ta profession n’ait aucun avenir. Vous avez tous disparu dans les années 2050, remplaces par les fact checkers automatiques générés par l’IA de GAFAM Prog. »

« Le journalisme humain n’existera plus a partir de 2054, date de promulgation du décret ‘anti Fake & Hate News’, et qui voit une information désormais filtrée, assainie et édulcorée par l’Intelligence Artificielle, de façon a ne heurter personne.

Toute information susceptible de provoquer une réponse émotionnelle négative excédant 0.05 Cs /nng (la mesure de la sécrétion de Cortisol) est automatiquement écartée, remplacée par des messages générateurs de dopamine. »

Digérant difficilement la description de ce monde cauchemardesque malgré l’aide de mes 5 shots de tequila, j’ose une question conjointe à Jean-Alphonse et Lolo Pims avant de mettre les voiles et de retourner en 2020, le vortex n’allant pas tarder à se refermer.

« En tant qu’humanoïde cybernétiques, toi Jean-Alphonse le cyborg, et toi Lolo humain avec un cœur bionique, pensez-vous que le distinguo humain / machine ne soit en réalité qu’un construit social ? »

« Qu’est-ce qu’il jacte, lui ? » interroge Lolo en fronçant ses épais sourcils.

« Il veut savoir si tu aurais pu t’identifier a une machine pour peu que ton environnement eût été différent » vulgarise Jean-Alphonse.

« Ah ! Et bien je pense que oui ! d’ailleurs figure toi qu’on me surnomme la machine ariègeoise depuis mes 13 ans, âge auquel j’ai appris les plaquages cathédrales. Je ne sais pas si ça compte mais j’ai cassé des vertèbres dans des quantités industrielles ! »

« Quant à moi, Je suis un mulâtre systemo-fluide, humain quand je dévoile ma sensibilité a Isabella et Guadalupe pour voir leurs seins, robot quand je bois des verres d’essences avant de casser des gueules au bar de Lolo. Et ça, c’est bel et bien dû au fait que je descends à la fois biologiquement de la machine à vapeur et de Denis Papin, son inventeur. Tu piges l’ironie de mon arbre généalogique ? Je suis le fruit d’un croisement entre la créature et le créateur. Un demi-dieu cybernétique. Un tel déterminisme, j’aurais eu du mal à m’en défaire… Construit social de mes couilles ! »

“[…] Tu piges l’ironie de mon arbre généalogique ? Je suis le fruit d’un croisement entre la créature et le créateur. Un demi-dieu cybernétique.  Un tel déterminisme, j’aurais eu du mal à m’en défaire… Construit social de mes couilles ! »

Jean-Alphonse s’épanche sur ses origines hybrides, en faisant montre d’une absence d’humilité optimale

Je tombe ma dernière tequila d’un trait et prends congé, avec assez de matière pour écrire mon article de la semaine.

« Allez bon vent stagiosse, on t’enverra une carte postale ! » me lance Lolo d’un regard moqueur alors que je quitte son tripot.

Je passe le vortex en laissant Biff Gazos, Mychel Derricuck, Jean Alphonse et Lolo Pims à leur cauchemard robotico-inclusif, avec à mon retour une seule prérogative : insulter ma TV et mon Apple Watch, tant que je peux encore le faire.

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