* Bondage, discipline, sado-masochisme 


Par Lorna


En France, les esprits s’échauffent entre ceux qui en veulent encore et ceux qui disent StopCovid. L’application de tracking numérique a même réussi l’impensable : semer la discorde dans les rangs d’une majorité gouvernementale d’ordinaire plus proche du maul de rugby que des gestes barrière de distanciation sociale.

Quelques députés effarouchés s’inquiètent ainsi d’un probable retour de Pascal le Grand Frère, alias Big Bro’. De son côté, le gouvernement met en garde contre le fantasme d’une appli liberticide. Le secrétaire d’État au numérique, Cédric hey ho hey ho on rentre du boulot, s’est montré rassurant en promettant transparence, anonymat et consentement.

Une guerre de tronchée

Vu de Berlin, ce débat, typisch französisch, fait bien marrer Nikolaus.

« Vous les Français », éructe-t-il quand je le rencontre enfin après deux jours de chasse intensive, « il faut toujours que vous rameniez tout à une question de droits. À croire que vous avez la mémoire, sinon courte, du moins sélective…DDHC [NDLR : Déclaration des droits de l’homme et du citoyen] de 1789, mon cul oui ! Ça ne vous a pas empêché d’épingler ici des étoiles jaunes sur le torse, là des poissons dans le dos, ou sur des barbes un peu trop longues la lettre S. Ach, ce que vous êtes cons à passer de la sorte à côté de votre liberté chérie ».

Entre sécurité et liberté, Nikolaus lui n’a pas hésité longtemps. Il a tranché en faveur de la seconde. C’est pourquoi il a été parmi les premiers à télécharger l’application Corona-D. Cette dernière s’appuie sur les données de santé recueillies par les montres et les bracelets connectés et prévient les autorités à la moindre augmentation suspecte du pouls au repos ou en cas de modification des habitudes de sommeil. La liberté a donc un coût… Un excès de döner kebab et hop on t’envoie en quarantaine préventive dans un des hôtels miteux qui encerclent Alexanderplatz.

Nikolaus auteur du grand détournement BDSM de l’appli Corona-D

Un peu de bidouillage a suffi à Nikolaus pour détourner Corona-D en appli de Dating pour adultes covidés ou désireux de s’y initier. En somme, un Tinder 2.0, supplément cuir et poumons comprimés.

Mon interlocuteur balaie d’un revers de la main mes inquiétudes, l’air de dire qu’un lit rongé par les puces vaut mieux que pas de lit du tout comme dans nos hôpitaux.

« Combien de fois, il faudra que je te le répète ? Avec Corona-D on a affaire à du safe sex, et encore plus depuis qu’Angie a dit à Manu d’aller se faire foutre avec son appli euro-européenne toute pourrie. Plus de fichier centralisé. Les téléphones des personnes diagnostiquées corona-positives contactent directement les autres téléphones. Une aubaine pour les personnes un peu geek comme moi ! »

« En somme, un Tinder 2.0, supplément cuir et poumons comprimés ».

Nikolaus dans sa combi intégrale en latex plus protectrice qu’un FFP2 décrivant Corona-D

Des pratiques sous contrôle

Galant, Nikolaus s’efface pour me laisser franchir la porte caca d’oie d’un immeuble moucheté de Neuköln.  Achtung !, j’ai à peine le temps de poser mes deux pieds sur le sol du hall d’entrée qu’une Gretchen m’arrête dans mon élan, un thermomètre dans une main, un masque dans l’autre. À un mètre cinquante de distance, elle m’ordonne de me frotter les mains à coup de gel hydroalcoolique tout en me plantant son laser sur le front pour prendre ma température.

« Ach, on est obligé de prendre toutes les mesures nécessaires pour rester inclusifs. T’imagines, on ne peut pas priver quelqu’un de s’amuser sous prétexte qu’il refuse d’aller jusqu’au bout de l’expérience. On leur laisse la possibilité de dire nein, nein, nein ! à tout moment ».

L’eau à la bouche

En off, Nikolaus me confiera plus tard que ce n’était pas son idée. Mais, à Berlin comme ailleurs, impossible d’échapper à la pression du lobby LGBTQRSTUVWXYZ+++. Et puis, pourquoi s’en plaindre, puisque c’est bon pour le business ?! Depuis sa mise en service début avril, Corona-D enregistre plus de 10 000 téléchargements quotidiens. Cela donne à l’endroit un petit côté soir de match, tendance Salpêtrière au pic de sa forme. Je n’en reviens pas que Nikolaus soit à l’origine de tout ça.

« Tu vois le mec là-bas ? », me demande Nikolaus en désignant un chauve branché à un respirateur. « C’est Karl, mon voisin d’open space. Je lui dois tout. Quand il a chopé le covid j’ai reçu une notification sur mon Huawei. S’en sont suivies les trois plus longues journées de ma vie. Ach ! comme je souffrais de ne pas savoir ! Je l’ai ou je l’ai pas ? Qui me l’aurait refilé? Heureusement, grâce aux astuces glanées sur des forums du darknet, j’ai pu mettre fin au suspense : j’avais le numéro qui m’avait alerté dans mes contacts et je découvrais rapidement que c’était Karl, le mec du bureau que je n’ai jamais pu blairer, un fayot à la Eichmann qui d’un coup me faisait bander ! ».

« [Grâce à Covid-D], je découvrais que [mon match] c’était Karl, (…) un fayot à la Eichmann qui d’un coup me faisait bander ! »

Nikolaus dur

Sans fard, Nikolaus me raconte les rêves de plan à trois avec Inga, la femme de Karl, forcément atteinte elle aussi, les réveils difficiles quand aucun postillon ne repose sur son oreiller, les marques de strangulation sur son cou.« Mon désir était si fort que, pendant mon sommeil, mon corps somatisait l’asphyxiophilie ».

Karl, le nouveau match Corona-D de Nikolaus, un masque facilitant l’incubation du Covid-19 sur la tête

L’esprit corp-orate

Le trentenaire multiplie alors les aventures en territoires inconnus. Supermarchés, magasins de jardinage, bords de la Spree : il ne laisse filer aucune occasion de rencontrer des covidés. Très vite, la chance lui sourit. Une deuxième notification qui lui confirme qu’il tient là un concept.

« Cela n’a pas été très difficile de trouver des Leute [NDLR : des gens] désœuvrés. En quelques heures, j’ai fédéré une communauté. Mais, Scheisse, la lassitude s’est rapidement fait ressentir. Déjà, certains se sont plaints de ne pas recevoir de notifications. Heureusement, des personnes ont fait preuve d’une extrême solidarité en mettant dans la boucle leurs proches touchés par le virus. Puis, après l’adrénaline des premières notifications, il a fallu passer au stade supérieur. Les gens en demandaient plus ! Ils voulaient consciemment toucher, sentir, flageller le covid, et non plus le frôler par inadvertance. Un petit sondage sur Insta plus tard, et voilà ! Corona-D a désormais une existence physique. Comment vous appelez ça déjà à Paris ? Ah oui, un tiers-lieu ! »

« Ils voulaient consciemment toucher, sentir, flageller le covid, et non plus le frôler par inadvertance. »

Nikolaus, un businessman à l’écoute du marché

Sucsex story

Après une longue hésitation entre format club et formule all inclusive [NDLR : quatorzaine avec le malade chez lui en pension complète], Nikolaus s’en est remis au talent de décoratrice de sa compagne, une ancienne secrétaire médicale rencontrée via Corona-D. Depuis le club ne désemplit pas. Certains clients viennent juste pour boire un verre et espérer faire vibrer à grand renfort de notifications leur téléphone [NDLR : qu’ils auront pris soin préalablement d’introduire dans quelqu’une de leur cavité]. D’autres s’adonnent au scénario classique du patient et de l’infirmière. Pour eux, Nikolaus n’a rien que du mépris.

« Ach, c’est du grosse gâchis. Des caricatures de bobos qui jouent à se faire peur. Mais, ce n’est pas un jeu Corona-D, c’est du sérieux ! Null sur vingt ! ».

Par contre, il admire ceux qui comme sa copine Olga parviennent à s’affranchir des codes. La belle Russe, non contente de collectionner les masques, ne se décrit pas pour autant comme fétichiste. Soumise quand claque sur ses cuisses fermes l’élastique, elle redevient dominante dès qu’elle recouvre son nez et sa bouche du sacro-saint FFP2.

« Avoir à disposition de nouveaux accessoires à libérer (…) notre créativité »

Nikolaus poète
Inga et son masque artisanal Covid-19-BDSM sur la chetron

« Dans toute crise réside une opportunité. La crise du covid ne fait pas exception. Avoir à disposition de nouveaux accessoires à libérer et décupler notre créativité ».

Adepte de la première heure du bondage, Nikolaus introduit de jeunes néophytes à l’art des liens. Chaque semaine, il donne cours avec des tuyaux de respirateurs sur Zoom. Quand je lui demande s’il n’a pas peur que ces vidéos tombent entre de mauvaises mains, il me regarde d’un air ahuri, manière de me signifier que je n’ai toujours rien compris. « Ach vous les Français, c’est pas la Liberté qui guide votre peuple ».


NDLR : Lorna, notre correspondante à Berlin, devait livrer pour le Club Sunae un documentaire exclusif sur le trafic de poudre de curry. L’arrivée en terres teutonnes de Sars-CoV-2 en a décidé autrement, le marché noir de la Wurst fonctionnant lui aussi au ralenti. Mais, à défaut de talent, la petite a de la suite dans les idées. Munie de son bracelet Fitbit rose fluo et de sa plus belle quinte de toux, elle s’est mise en quête de nouveaux partenaires de jeu…

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