Wan de Wuhan, boucher en viande exotique, raconte la genèse du COVID-19

Par Moussounda Thembani

Wan de Wuhan, cas 0 du COVID-19

Depuis la levée progressive du confinement à Wuhan, Wan* (son prénom a été modifié) oscille entre soulagement et culpabilité. Soulagement de pouvoir retrouver peu à peu une vie normale après les mois éprouvants qu’il vient de traverser avec sa famille, eux qui furent parmi les premiers cas officiels de COVID-19 recensés dans la capitale du Hubei dès décembre 2019.

Soulagement qui pourtant ne pèse pas bien lourd face à cet immense sentiment de culpabilité qui mine Wan de tout son être. Son regard confinant à la tristesse et à la fébrilité est d’ailleurs de ceux qui n’osent plus s’accrocher à ceux des autres, même lorsque son jeune fils, Lin Pan Go, le toise du regard.

Car le mal qui ronge Wan charrie une force cinétique que ses menues épaules ne peuvent contenir seules : celui d’être persuadé d’être le cas 0 de la pandémie mondiale de COVID-19.

“[Mon père] livrait tous les jours (…) tournedos de chauves-souris (…) et autres couilles de chameau [à] Mao [qui] en raffolait”

Wan de Wuhan, boucher en viande exotique

Une culpabilité à se ronger les sangs

De ses mains tremblantes aux sillons creusés par des années de labeur manuel, Wan s’allume cigarette sur cigarette. Son regard parcourt sans but précis le vide de la grande pièce dans laquelle il nous reçoit, avant de trouver refuge dans cette vieille photo de famille en noir et blanc qui trône au milieu de son salon. Il s’agit de son grand-père, Chow Su Ri, vêtu d’une blouse blanche de boucher qui pose au milieu de ses employés devant un étal de viande achalandé.

« Mon grand-père a fondé la boucherie familiale en 1921 dans l’ancienne concession française de Shanghaï. Son idée était de vendre des viandes dites conventionnelles aux Européens qui y vivaient, mais qui étaient peu friands des viandes tropicales à la chinoise. Mon père a repris l’affaire à la fin de la révolution en 1949 et a recentré la boucherie sur le segment viande exotique, car il fallait témoigner de son élan patriotique à cette époque. C’est lui qui livrait tous les jours des tournedos de chauves-souris, rôtis de suricate ou autres couilles de chameau marinées dans un jus de placenta de chamelle à la Cité Interdite, car Mao en raffolait ».

Wan de Wuhan, posant avec un pangolin gabonais

“Si vous voulez mon avis, il sentait vraiment la mort ce putain de carpaccio de pangolin”

Une dégustation de pangolin qui tourne au cauchemar

Nommé à la tête de l’entreprise familiale à la fin des années 1990, Wan de Wuhan, a développé le réseau de boucheries sur l’ensemble du territoire et installé son siège à Wuhan par amour pour sa femme, originaire de la ville. Aujourd’hui, il gère près de 450 points de vente, dont un niché au cœur du marché aux poissons de Wuhan – que beaucoup d’experts soupçonnent d’être à l’origine de la zoonose (passage du virus de l’animal à l’homme).

Perclus derrière les volutes de fumée qui dansent et tournoient autour de son visage, Wan, la voix chevrotante, raconte entre deux sanglots son calvaire :

« Ce jour-là de novembre 2019, je m’étais rendu à ma boucherie située au marché aux poissons de Wuhan afin de tester un nouveau produit : le carpaccio de pangolin. Ma directrice « supply chain » Afrique avait déniché une nouvelle filière d’approvisionnement depuis le Gabon. Dès le début du testing, j’avais remarqué les émanations bizarres qui exhalaient du produit. Si vous voulez mon avis, il sentait vraiment la mort ce putain de carpaccio de pangolin».

“Je m’attendais plus à des symptômes de type grosse chiasse qu’à des difficultés respiratoires”.

Wan de Wuhan, boucher en viande exotique

Malgré ses admonestations, Wan se laisse convaincre par ses équipes que ces effluves sont caractéristiques de la viande maturée de pangolin de la filière gabonaise.

« C’était vraiment fort en bouche, très astringent, manquant clairement d’amplitude. Même saupoudré de flocons de corne de rhino ou arrosé d’un petit filet de pisse de singe, rien n’arrivait à dissiper l’âcreté de la viande », commente Wan.

La suite, nous la devinons aisément. Les personnes présentes au testing tombent malades les unes après les autres. Puis vient le tour des membres de leur famille, celui de leurs amis et ainsi de suite.

« Pour être honnête avec vous, je m’attendais plus à des symptômes de type grosse chiasse qu’à des difficultés respiratoires. Là il faut dire que cela nous a tous pris de court » raconte Wan de Wuhan, « même au plus fort de la maladie, vers les jours 8 ou 9, j’ai continué à chier dur alors qu’aligner deux pas dans la cuisine relevait de l’effort surhumain ».

Même (…) vers les jours 8 ou 9 [de la maladie], j’ai continué à chier dur alors qu’aligner deux pas dans la cuisine relevait de l’effort surhumain ».

Fallait-il alerter les autorités de la ville de Wuhan sur le probable lien de causalité entre cette dégustation et le début de l’épidémie ? Wan préfère botter en touche « de toute façon le Parti communiste chinois (PCC) aurait trouvé une parade pour réécrire l’histoire et accuser les étudiants Hong-Kongais, les Ouïgours, les Taïwanais ou la femme de Liu Xiabao. Vous savez, la vérité, en Chine, c’est comme la viande, on la préfère quand elle est exotique ».

“La vérité, en Chine, c’est comme la viande, on la préfère quand elle est exotique”

Wan de Wuhan, futur prisonnier politique

Des remords à la reconstruction

Rongé de remords, Wan de Wuhan a récemment jeté une bouteille à la mer qui a trouvé destinataire. Dans les méandres du Dark Net, Wan est rentré en contact avec Jean-Claude, un entrepreneur couvreur basé à Saint-Cloud en région parisienne. Jean-Claude de Saint-Cloud connait lui aussi des nuits tourmentées depuis ce jour où il a fumé ce maudit joint sur le toit de Notre-Dame qu’il était chargé de restaurer.

Wan et Jean-Claude échangent ainsi à longueur de journée sur leur expérience d’être à l’origine de bourdes monumentales qui se sont muées en catastrophes pour l’humanité.

Vue microscopique d’un pangolin, agrandissement x 1,000,000,000

S’ils se sentent un peu moins seuls, ils cherchent désormais à grossir les rangs de leur groupe de parole avec des personnes qui auraient vécu des situations similaires. Des contacts préliminaires aurait été établis avec les Casques bleus népalais qui ont importé le choléra en Haïti, les parents du créateur de Twitter ou encore le compositeur de la chanson de la « Reine des Neiges ».

En attendant, Wan trépigne d’impatience et n’a qu’une obsession en tête, la réouverture de sa sinistre boucherie du marché aux poissons de Wuhan, une étape qu’il juge indispensable à sa reconstruction personnelle.

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