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Facebook au XXIème siècle c’est un peu comme le catéchisme au siècle d’avant. Tu sais qu’il y a un risque important que ton gosse soit constipé toute sa vie en rentrant, mais tu l’envoies quand même. Et pour cause : tu ne veux pas qu’il soit le seul du village à ne pas y aller. Pour ceux que cette intro n’a pas réussi à dissuader, tentons d’approfondir.

Pommade anesthésiante

Si Facebook nous la met profond, personne ne semble en ressentir les effets. Certainement sous l’effet de la pommade anesthésiante d’une formulation hautement complexe qui sert de vaseline.

Complexe parce que le sous-jacent principal est immatériel, impalpable : la donnée. Des suites binaires de polarisations électriques sur des circuits imprimés quelque part dans le monde. On est loin de la scène de crime triviale et sanglante qui suscite l’indignation viscérale en ouvrant la page de « France Soir ». Complexe parce que privé et donc inauditable. En bref, du virtuel dans un coffre-fort, démerdez-vous avec ça. 

Anatomie d’un viol collectif

À bien des égards cette centralisation de l’information est dangereuse quand elle est confiée à une entreprise privée de la puissance d’un état, dont le chiffre d’affaire équivaut, par exemple, au PIB de la Syrie.

On l’a vu avec les campagnes de désinformation dirigées contre l’Amérique du sud et pilotées par la Russie et l’Iran. En décidant de réguler ou non une campagne de désinformation, Facebook a le pouvoir d’influencer les résultats d’une élection, mettant en défaut le processus démocratique. En ce sens, le réseau social représente une menace sérieuse pour la gouvernance démocratique des pays.

À leur défense, et même si leur permissivité est à questionner, beaucoup de multinationales frisent le KO avec quelques dizaines de milliers de comptes à administrer quand Facebook en gère des milliards. Pas si simple d’être le premier gestionnaire d’identité au monde !

On garde également en tête le scandale récent de Cambridge Analytica. En vendant des données sur les préférences politiques de ses usagers à un cabinet de conseil politique, Facebook ouvre la brèche de l’exploitation des données personnelles a des fins politiques. Sans stress. Et quand on sait que tous les services de renseignements du monde font de la DATA leur cheval de bataille pour la surveillance de masse, on peut se demander dans quelle mesure ils ne seront pas les prochains clients de la firme. Plus que la gouvernance, cela mettrait alors en péril l’autonomie même du peuple. Il suffirait de lancer une simple requête pour identifier et éliminer tous les opposants, intellectuels, professeurs, chefs de file et tous les autres martyrs habituels des régimes totalitaires. Et que ceux qui beuglent déjà au complotisme se rappellent que la Hongrie et la Pologne par exemple, aujourd’hui aux mains de despotes, étaient il y a peu de temps encore des démocraties.

Facebook distributeur de GHB

Par ailleurs, les algorithmes de Facebook sont étudiés pour favoriser la complaisance de l’information et le potentiel de viralité. Les contenus qui ont les plus de chances de vous plaire et d’être partagés vous sont ainsi présentées au détriment des ceux qui pourraient confronter vos idées. C’est ainsi qu’un ami qui a posté un article d’un journal américain sur la responsabilité européenne dans le massacre des réfugiés en méditerranée n’a reçu ni like, ni commentaire, ni partage, alors qu’une photo de ses panards avec un cocktail au bord d’une piscine a généré des dizaines d’interactions. À l’inverse des citations politiques faciles type fokonyaka du genre « plus d’argent pour le peuple » ou « au boulot les grévistes » sera massivement relayée sans toutefois constituer une quelconque forme d’information ou de proposition.

On peut ainsi anticiper sur une uniformisation de la pensée prête à consommer, qui aurait pour conséquence de renforcer la survenance de groupes aux idéologies simplistes, clivantes et hermétiques : dangereuses pour le maintien de l’équilibre social. Une véritable fuckfest d’abrutis dopées aux buzz faciles et réconfortants, le naufrage de la pensée critique, le règne des grandes gueules.

Une tournante dont vous êtes la cible

Facebook c’est aussi toute votre vie stockée sur des serveurs auxquels vous n’aurez jamais accès. Vos photos de famille, celles de vos copains, les souvenirs de vacances, les vidéos de votre enterrement de vie de jeune fille à Vegas. Sans vous en rendre compte vous avez délégué l’administration et la conservation de vos données numériques à un prestataire externe. Gratuitement. Mais sans garantie. Et vous ne viendrez pas vous plaindre si toutes vos photos ont disparu. Facebook n’offre aucun service client. Pas dramatique dans le cas de vos photos de vacances, vous en avez probablement des copies. Mais plus embêtant dans le cas d’une page Facebook qui perdrait tous ces likes acquis à grand renfort de budgets publicitaires, par exemple. C’est déjà arrivé et ce n’est d’ailleurs pas rare.

Ce n’est guère mieux sur le plan de la confidentialité de vos informations. Deux chercheurs de l’ONG Privacy International ont réussi à démontrer que la plupart des applications grands publics communiquaient des données à Facebook, que vous ayez un compte sur la plateforme ou non. Ainsi Facebook pourrait savoir que vous êtes une femme musulmane à la recherche d’un emploi en recueillant les informations d’applications installées sur votre téléphone comme Indeed (entreprise spécialisée dans la recherche d’emploi), Qibla Connect (prières musulmanes) et Period Tracker Clue (suivi des règles). Attendez-vous à recevoir du Lexomil chez vous quand vous installez l’application “psychologie magazine”.

Au cœur de la notion de viol, le consentement

Si vous aviez lu et compris les conditions générales de service, il y a de fortes chances pour que vous ayez été dissuadé. Mais voilà, il aurait fallu que vous posiez deux semaines de congé sans solde et vous fassiez conseiller par un juriste spécialisé à 200€ de l’heure. Donc comme tout le monde, devant la popularité du service, vous avez cliqué les yeux fermés : « ça se saurait si il y avait un truc malhonnête, c’est tellement connu ».

C’est toujours la même histoire on a beau vous répéter qu’il faut mettre des mots de passe compliqués sur vos applications, que n’importe qui peut vous espionner à travers la webcam de votre ordinateur, vous continuez à choisir doudou1234 sur tous les sites webs et continuez à vous gratter le nez sans protéger votre webcam. Jusqu’au jour où vous recevez un email d’un hacker qui vous fait chanter parce qu’il détient des images compromettantes de vous lors d’une soirée golden shower avec deux nains japonais. You loose.

C’en est trop ? Vous êtes résolu à supprimer votre compte ? Continuez la lecture et vous découvrez pourquoi vous ne le ferez jamais.

Blessure du rejet et pingrerie maladive : les fondements de la captivité

Peur du rejet

Quitter Facebook, c’est accepter de rompre un lien qui nous relie aux autres, c’est accepter de s’infliger l’apatridie digitale, de rompre avec le monde. C’est un acte courageux et audacieux dans une société plus que jamais normative, dans laquelle la différence instaure la méfiance plus qu’elle n’encourage la curiosité.  C’est également perdre un engagement quotidien de 10 ans ou plus, faire une croix sur 10 ans de rencontres, brûler 10 ans de souvenirs. Vous pourrez vous rassurer sur le fait que parmi les 500 amis de votre fil d’actu, il y en a 100 que vous n’avez jamais connus, 100 dont ne vous vous rappelez plus, 100 que vous méprisez, 100 que vous n’avez vu qu’une fois dans votre vie, 100 qui vous méprisent, 30 qui ont eu des enfants et qui ont disparu des radars et 5 qui sont physiquement morts mais virtuellement vivants. Faites le calcul, il est faux, mais ça donne une idée.

Alternatives fragiles

Pour quitter un service aussi central que Facebook, il faut trouver une alternative. Et on se heurte ici à un grand fléau de notre ère : la gratuité. Héberger et administrer les photos de votre soirée d’anniversaire de couple chiante à mourir ou de ta tronche toute verte devant ton assiette vegan-glutenFree-bio-sansOgm-lowCalory-fairtrade-imbouffable-mais-hyper-chère et les 300.000 autres photos ajoutées chaque seconde sur le réseau social, ça représente des peta-octets de data. Donc ça consomme de l’électricité, use des serveurs et requiert des ingénieurs web grassement payés. Rien que la facture d’électricité mensuelle de Facebook représente plus d’un million de dollars. On le sait tout en s’efforçant de ne pas y croire : internet n’est pas gratuit. Et lorsqu’il s’agit de payer ne serait-ce qu’un euro pour un service dont on peut bénéficier gratuitement par ailleurs, il n’y a plus personne.

Ainsi VERO, réseau social concurrent qui propose un modèle payant afin de garantir la privacité de ses utilisateurs peine à enregistrer son premier million d’utilisateurs depuis 2 ans. Quand on sait que Facebook a dépassé les 3 milliards d’utilisateurs, même si beaucoup d’entre eux sont des faux profils destinés à faire gonfler les statistiques d’entreprises mégalo-mytho, le ratio reste timide.

D’autres proposent des solutions open-source et co-hébergées comme Mastodont, Identi.ca ou Diaspora. Si le problème de l’hébergement de la donnée est en partie résolu, l’administration, la maintenance et l’évolution du programme reposent sur du travail distribué et majoritairement non rémunéré. En résultent des expériences utilisateurs dissuasives, très loin de pouvoir rivaliser avec le guru.

Enfin, il y la problématique de quitter un réseau ou il y a tout le monde pour en retrouver un ou il n’y a personne. Le serpent qui se mord la queue et rares sont les aventuriers qui avancent en éclaireurs. 

Au risque de mettre en lumière un syndrome de Stockholm : le problème n’est pas Facebook, ce sont les gens qui l’utilisent. Toujours est-il que si le réveil sous GHB est difficile, il n’y a pratiquement aucun moyen d’effacer vos données. Si c’est virtuellement possible, charge à vous de prouver que Facebook a gardé des copies. Et là, comme dans la vraie vie, vous trouverez difficilement du support et beaucoup vous inciteront à ne ne pas faire de vague. Passer à autre chose quoi.

Mais alors, que fait la police ?

Aux US, le congrès a bien essayé de faire cracher Mark Zukerberg à l’occasion d’une audition télévisée version « Faites rentrer l’accusé » dans laquelle le CEO multimilliardaire serait le violeur et la société américaine la petite fille innocente. Les échanges surréalistes ont de quoi faire planer un héroïnomane avec un verre d’eau. C’est toute la magie de la dialectique entre quelques dinosaures de l’administration d’un côté, dotés de Tomtom accrochés à leur ceinture et un jeune prodige de la technologie qui gouverne l’information mondiale de l’autre. C’est tout juste si Zuckerberg reconnait que si la pauvre petite fille a bien la schneck explosée, c’est probablement dû à un pet de fouffe. Stérile.

Vu de la Chine, pas question de se faire siphonner sa data. À l’heure de la notation citoyenne, l’externalisation de la surveillance de masse aux Américains n’est pas à l’ordre du jour. Le site est strictement banni depuis 2009 et WeChat, propriété du géant Tencent, le remplace avantageusement. Approche protectionniste autoritaire, radicale, efficace.

En Russie, Vladimir Poutine a identifié le réseau social comme étant une fantastique outil de diplomatie internationale sur fond de propagande, ajoutant du viol au viol. Et même si Alexandre Jarov, le patron de l’agence de régulation des télécoms russe, a menacé de couper le service américain si les serveurs contenant les informations sur les utilisateurs en Russie n’étaient pas physiquement transférés sur le territoire, les actes n’ont été suivis d’aucun effet. À se demander si leurs ballades hivernales, nus et à dos de Grizzli dans le lit de la Berezina, n’ont pas eu peu à peu raison de leurs attributs.

Sur le vieux continent, l’écho de l’existence de Facebook est arrivée en 2018, soit 14 ans après l’émission de sa source. Un anachronisme que l’on peut imputer à la tectonique des plaques qui écartent les continents et rendent ainsi la couverture des pigeons voyageurs inopérante. Incapable d’innover pour rivaliser, l’UE légifère et la mesure coercitive tombe une fois de plus. C’est ainsi que, non sans épisiotomie, Bruxelles a accouché de GDPR. Un beau bébé de 7500 pages théoriquement fantastique, pratiquement mort-né. Une prouesse législative comme seuls les Européens savent en pondre. Ou comment s’attaquer à quelques géants américains avec des pistolets à eau, tout submergeant au passage des millions de TPE/PME européennes avec des procédures inapplicables et sans utilité.

Finalement, la seule solution pendant que l’UE s’acharne à faxer ses doléances aux US, serait donc simplement de débrancher la prise !

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